Le journaliste, cet ennemi qui vous veut du bien

Il est de bon ton lorsqu’on évoque son milieu professionnel devant des représentants d’autres milieux, de n’en dire que du bien. J’ai rarement observé un journaliste flinguer son métier hors de son cercle d’initiés. Je crois que c’est vrai pour toutes sortes de métiers : les profs, le fonctionnaires, les flics, les patrons, les médecins, tout le monde a de bonnes raisons de penser qu’il fait le métier le plus important du monde et qu’il a droit à un respect particulier. C’est ça la vieille France corporatiste.

Comme vous l’avez sans doute remarqué, je ne suis plus de première jeunesse, ce qui veut dire que la retraite n’est pas loin et que l’heure des bilans approche. Je ne vois vraiment pas pourquoi, dans ce contexte, je vous tiendrais la langue de bois. Je vais donc vous expliquer ce qu’est ce métier, ce qu’il est en train de devenir, je vais m’efforcer de vous donner des clés de compréhension, mais il s’agit de mes clés, de mon expérience.

D’abord quelques précisions :

- Je vais vous parler de presse écrite. Je ne connais pas la télé ni la radio. Je peux les juger, mais en fonction de ma propre discipline, de mes propres contraintes.

 

L’image du journaliste.

Les sondages montrent que, à tort ou à raison, le public n’a plus une grande confiance dans les journalistes : ils se comporteraient comme des brigands, ils sont cul et chemise avec le pouvoir, voire lâches, ils pratiquent la connivence avec les puissants. Le référendum européen n’a rien arrangé. Toute la presse était pour, une majorité des Français contre. Oui, tout cela existe. On n’est pas journaliste de la même manière dans la presse people, dans un quotidien local, dans un magazine politique ou dans un grand de la presse régionale ou nationale. On ne montre pas la misère, la mort, la vie privée, de la même manière dans un quotidien sérieux ou dans la presse de caniveau. Oui, le journalisme recouvre une grande diversité de situations et de pratiques. Vous ne pouvez pas comparer le correspondant local, fidèle miroir du quotidien de votre petite commune, mais sans enjeux, au chasseur de faits divers dans une grande ville, ni au journaliste politique ou économique. Mais il existe bien des différences entre ce même journaliste politique et son confrère des sports. On pourrait multiplier les exemples. Un même flair, un même goût de la vie publique, les mêmes angoisses, une même technique, mais des univers souvent différents.

Oui, qu’est-ce que le journaliste ?

Un shérif qui se fait justice lui-même ?

Un valet du pouvoir ?

Un prof qui a échoué à ses examens ?

Un écrivain qui s’est trompé d’aiguillage ?

Un saltimbanque qui se prend pour un intellectuel ?

Un type payé à refaire le monde dans le bistrot d’en face la rédaction ?

Un type qui ne voulait pas horaires fixes et qui a frappé un jour à la porte d’un journal ?

 

Je pose toutes ces questions parce que, pour beaucoup de gens, spécialement dans les autres professions intellectuelles, le journalisme est une discipline indéterminée voire illégitime. Le journaliste ne construit pas d’objets comme l’ingénieur, il ne soigne pas comme le médecin, il n’enseigne pas comme le prof. Le journaliste serait détenteur d’un droit énorme, exorbitant, qui consiste à juger les autres et à couper leurs communiqués ou leurs déclarations.

Le journaliste est toujours l’ennemi de quelqu’un : du lecteur de droite qui le croit de gauche (et inversement) du délinquant cité dans la rubrique des faits divers, du juge parce qu’il a tendance à sauter à pieds joints par dessus la présomption d’innocence, du prof, parce qu’il ne relaie pas mot pour mot le communiqué de son syndicat etc etc…Et surtout, « il n’est pas compétent. Le grand mot est lâché : lorsqu’il est polyvalent, on lui reproche de ne rien savoir sur rien, lorsqu’il est spécialisé, de ne pas être compris par tous les lecteurs. Drôle de métier quand même…

 

 

 

 

Quelques points de vue sur le journalisme. Je vais vous donner quatre citations peu aimables sur lesquelles nous reviendrons plus tard.

Le père d‘un de mes anciens collègues, industriel français disait :

« Une bonne conférence de presse, c’est un communiqué impeccable, bien rédigé, sur lequel le journaliste n’aura plus qu’à mettre sa signature. Et surtout, un bon buffet »…

 

L’Américain John Mc Arthur, directeur du Harper’s Magazine, disait, dans un livre qui a fait du bruit il y a quelques années (Media Control) sur le thème du contrôle de la presse américaine par le pouvoir après le 11 septembre et la guerre contre l’Irak :

 

« Les journalistes ont tous envie de s’approcher du roi soleil. Ils veulent appartenir au pouvoir (…).

« Comme l’a dit un jour le journaliste et écrivain A.J. Liebling : « Les seuls à jouir de la liberté de la presse sont ceux qui possèdent un organe de presse (…) Au fil des ans on a vu des journalistes essayer de tenir tête à leur patron et ils l’ont tous payé cher. Ce sont les propriétaires qui décideront de l’avenir du journalisme. Or, la plupart d’entre eux sont des personnalités ultra-réactionnaires (…)…

 

Citons enfin pour la bonne bouche, car j’aime particulièrement l’écrivain suédois Henning Mankel, le père du commissaire Kurt Wallander. Dans un de ses livres, le « Guerrier solitaire », il fait dire à un journaliste un peu ivrogne, mais très clairvoyant :

 

 

«C’est Ture Svanberg qui m’a appris le métier. Il disait qu’il existait deux types de journaliste. Il y a le journaliste qui creuse pour trouver la vérité. Il est au fond du trou et il sort des pelletées de terre. Mais au-dessus de lui, il y en a un autre qui rebalance la terre au fond. Il est journaliste lui aussi. Et entre ces deux-là, c’est la guerre permanente. Tu as des journalistes qui veulent dévoiler, dénoncer. Tu en as d’autres qui jouent le jeu du pouvoir et qui travaillent à masquer ce qui se passe vraiment. »

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Voilà des citations qui ne font pas plaisir à entendre et destinées à faire réfléchir tous ceux qui rêvent de jouer les Rouletabille. Pourtant, ce métier existe, il vous prend tout entier, il passionne, indigne. il fait rire, beaucoup rire, et pleurer, parfois, ceux qui l’exercent. Comme la vie qui coule. Rien n’est plus fort que le défi d’une grande rédaction rassemblée un soir d’élections. Le journalisme n’est pas parfait parce que la vie ne l’est pas. Au delà de toutes les vicissitude, je dirais que « être journaliste, c’est aider les gens à exercer leur citoyenneté, leur donner les informations les plus honnêtes possibles qui leur permettront d’exercer leurs droits démocratiques.

 

 

QUI SONT LES JOURNALISTES ?

 

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Le profil. Le journaliste, aujourd’hui, est un type qui a fait des études supérieures (lettres, droit, sciences po, surtout sciences po, histoire, langues vivantes, parfois des écoles d’ingénieurs) et qui est passé par une école. Ceux de ma génération sont passés par les études supérieures, mais n’ont pas, pour la plupart fait d’école professionnelle comme l’ESJ de Lille. Je crois pouvoir dire que le journalisme est un métier d’expérience dans lequel on se sent « appelé ». Pour le pratiquer, il faut aimer être là où ça se passe, aimer écrire, écrire vite, aimer la politique, la vie sociale, la discussion, les journées sans fin, les week-ends travaillés. C’est plus qu’une occupation, plus qu’un métier, c’est une scène. Le journalisme une mise en scène du quotidien.

 

Ses hiérarchies. Au sommet de la hiérarchie il y a le présentateur de la télé. Puis il y a les voix de la radio, et les plumes parisiennes. Ca fait penser à la vieille hiérarchie prussienne : au sommet, l’officier de cavalerie, puis son cheval, puis l’officier d’infanterie, puis rien. Le journaliste du Monde, ou du Figaro n’ont pas la même aura que le journaliste de la Gazette de Haute Garonne. Pas le même salaire non plus. Le journaliste parisien bénéficie dans notre architecture politique d’un prestige incontesté, très supérieur à celui du journaliste de province qui exerce dans sa petite ou grande ville. Comme disait un ami, auteur d’un petit livre doux amer intitulé « Cher lecteur », « localier, je sais ce que cela évoque du côté de Saint-Germain-des-Prés. Une sorte de lointain cousinage. De ces parentés vagues qu’on avoue du bout des lèvres (…) Tout vaut mieux que localier, même secrétaire d’édition au Monde. » Le secrétaire d’édition est celui qui relit les papiers de ses confrères et les met en page.

C’est très injuste, mais il en va pour notre métier comme pour beaucoup d’autres. Il a ses hiérarchies non avouées, ses vanités, même si chacun d’entre nous, finalement, fait le même métier, qu’il soit posté à Alençon ou dans la capitale. L’un rend compte des séances de la chambre des députés, l’autre du conseil municipal. Mais la grande histoire sanctifie l’un, tandis que l’autre se voit rétréci par les petits calculs locaux. Car, bien entendu, la province n’a que de petits calculs. Le journaliste parisien est forcément un homme libre, toujours prêt à faire son sac et à défendre des causes justes, c’est un professionnel de l’indignation. ; le journaliste de province est forcément aux ordres des notables locaux et on lui interdit de sortir de son canton. Notables locaux. Voilà le mot que préfère le journaliste parisien pour se différencier de son confrère de la France intérieure. Les maires, les présidents de conseil régional, ou autres, sont forcément des « barons de province » devant lesquels les journalistes viennent s’incliner comme des courtisans. La vie nationale, Paris, ce point de fusion de la citoyenneté, bien sûr, vous mettent à l’abri de telles turpitudes…. Quand même, il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes.

Ouest-France, par sa taille, ses ambitions, son réseau de correspondants à l’étranger, sa grosse rédaction parisienne occupe une place à part dans le paysage. Nous y reviendrons si vous le souhaitez.

 

Le cadre législatif

Revenons à des considérations plus objectives. Observons la dualité « journal-journaliste ». Car l’un et l’autre, ce n’est pas la même chose. C’est au journal que s’applique la fameuse liberté de la presse. Nous la voyons surgir de la fournaise révolutionnaire avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. A l’article 11 on peut lire : « Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Ca n’a l’air de rien, mais combien de gens, aujourd’hui, de par le monde ne bénéficient pas de cette petite phrase ? Il faut dire toutefois que dans les années qui suivirent la Révolution, Napoléon 1er, puis le second, s’empressèrent de museler la presse. Bonaparte avait compris qu’il ne gouvernerait pas avec une presse libre. Quant à son parent, il organisa un système répressif (celui des avertissements) qui fut imité en d’autres lieux.

Il fallut attendre la démocratie naissante et l’apparition d’une presse de masse (elle-même liée à certaines évolutions technologiques) pour que s’impose un texte législatif de référence. La loi du 29 juillet 1881 lève tout obstacle à la fabrication et à la diffusion des journaux. « L’imprimerie et la librairie sont libres ». Aucun statut particulier n’est prévu pour l’entreprise de presse. Le législateur veut l’affranchir de tout contrôle au nom de la liberté politique, mais aussi économique. Nous sommes à l’époque de l’expansion capitaliste et nul ne songe à encadrer l’entreprise de presse. Plus tard, on découvrira que la logique du marché ne va pas toujours de pair avec le pluralisme des idées (affaire Hersant etc). Le débat dure encore dans les rédactions. La presse doit-elle être tenue à l’écart des puissances financières pour conserver sa liberté de « dire » ? A la libération les Ordonnances de 1944 sur la presse eurent des vélléités dans ce domaine mais cela n’alla pas bien loin. Vous noterez que la liberté d’éditer apparaît à peu près en même temps que les lois sur l’école obligatoire. La démocratie naissante a besoin de citoyens formés et d’une vie publique transparente.

L’édition est libre, mais cela ne veut pas dire que les journaux peuvent dire n’importe quoi. Certains pensent que les journaux ont tous les droits. C’est faux. La loi définit un certain nombre d’abus qui peuvent être réprimés et le sont. Sans entrer dans les détails, en France, la diffamation, l’injure, l’irrespect de la vie privée sont des délits. La loi protège en principe le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Le droit de réponse est codifié et largement utilisé. Par ailleurs, les quotidiens ont leur propre code de bonne conduite.

Nous avons donc une liberté d’éditer, privilège des éditeurs, donc de ceux qui détiennent le capital, qui s’exerce dans un cadre juridique précis. C’est dans ce cadre que les journalistes, qui sont des salariés pour la plupart, (certains peuvent être indépendants et travailler pour plusieurs journaux à la fois) exercent leur métier.

 

Un métier ou une occupation ?

Métier ? Disons d’abord qu’il a fallu attendre 1935 pour voir promulguée une loi relative au statut professionnel des journalistes. Une loi qui reconnaisse enfin que le journalisme n’est pas seulement une « occupation », un travail de dilettante ou d’écrivain, mais un vrai boulot.

Le journaliste exerce dans une presse pluraliste (différents titres se réclamant de tel ou tel parti ou tendance) mais cela ne veut pas dire qu’il peut tout exprimer selon ses humeurs. Les journalistes sont subordonnés à la ligne de leur journal, à son histoire. Ils écrivent beaucoup mais s’expriment peu, comme disait un ami. S’ils rendent compte des activités de la démocratie, le journal n’est pas une démocratie. C’est une entreprise dans laquelle on n’ouvre pas des pages comme on veut (ça coûte cher) où l’éditeur détient non seulement le pouvoir financier, mais aussi de l’orientation éditoriale. En ce sens, le journal est un lieu où l’on peut magnifiquement observer le rapport dirigeants dirigés, capitalistes-salariés. Un rapport qui peut devenir douloureux, car le journal produit des idées et des convictions.

Le journaliste n’est pas un policier ni un juge. Il n’est pas protégé par le secret professionnel, même si, aujourd’hui, la protection des sources est mieux reconnue par les tribunaux. Le journaliste est un salarié presque comme les autres face à des employeurs qui ont leur propre idée de la liberté de la presse et qui doivent faire tourner la boutique. Vous voyez le problème. Nous sommes dans des entreprises qui produisent des idées, du sens, mais qui sont aussi des affaires commerciales. Dans un journal, on trouve à la fois des journalistes, mais aussi des commerciaux, des vendeurs, des publicitaires. Difficile cohabitation. Pour le publicitaire, l’information est d’abord du commerce potentiel. C’est grâce à ces gens là que le prix de votre quotidien est aussi bas. Leur question est : comment rendre l’information utile à la prospérité du journal ? La question du journaliste est : je fais de l’information, la vérité est mon business, je me moque bien de savoir si j’ai fait du tort à tel ou tel annonceur. Les journalistes n’aiment pas s’entendre dire qu’une information est une marchandise, ni qu’une publicité est une « information commerciale ». Car tout le monde sait qu’une publicité est une information « unilatérale » destinée à faire vendre un produit. Les publicitaires estiment que le journal est un produit. Les journalistes un sanctuaire de la démocratie. La cohabitation n’est pas facile. Mais elle est nécessaire.

Quelle est la liberté du journal face aux grands secteurs d’activité marchands comme la grande distribution ou l’automobile ? Je ne dis pas que cette liberté n’existe pas. Je dis simplement qu’elle doit être le fruit d’une vigilance constante. Lorsque le patron du supermarché local est à la fois un gros annonceur et un employeur qui se comporte mal sur le plan social, que faites-vous ?

Face à leurs employeurs, les journalistes peuvent s’appuyer sur un ensemble de règles déontologiques – sans valeur juridique - rassemblées dans la Charte des devoirs professionnels des journalistes adoptée en 1918 par le SNJ. Je vous l’ai déjà dit, la profession est encadrée par un statut qui donne droit à une carte d’identité professionnelle délivrée par une Commission nationale paritaire. Parmi les dispositions du statut et qui sont insérées dans le Code du travail, figure une clause qui sort du droit commun, connue sous le nom de « clause de conscience. » Elle permet en principe au journaliste de quitter son entreprise avec des indemnités lors d’un changement notable d’orientation du journal. Vous imaginez bien que cette clause est pratiquement impossible à mettre en œuvre. Heureusement, la clause de conscience s’applique également lorsqu’il y a cession de l’entreprise de presse (clause de cession). (Exemple de la Voix du Nord)

 

Une mutation extraordinaire

 

Le journal est une industrie lourde. Il faut beaucoup de monde pour relever le défi de la parution, chaque matin, dans le cas qui nous occupe, à 800 000 exemplaires. 530 journalistes, dont une centaine au siège, une dizaine à Paris, une vingtaine de correspondants à l’étranger, une machine industrielle qui doit être réglée comme une horloge. Le journal est comme le pain. Le pain trop cuit, on le jette. Le journal qui n’arrive pas à l’heure ne vaut plus grand chose.

La presse quotidienne française n’est pas riche et elle est de plus en plus contestée dans ses bastions.

Vous avez sans doute entendu parler récemment des malheurs de la presse parisienne. La presse régionale, plus ancrée dans la France profonde ne va guère mieux. Tout le monde perd des lecteurs. Fini le temps où les journaux quotidiens régnaient en maîtres sur l’information des Français.

En effet, qui est-il le lecteur d’aujourd’hui ? Quels sont ses désirs ? Pourquoi est-il devenu aussi difficile de le convaincre de lire la presse écrite ?

Jetons un regard sur ce qu’est devenu l’univers de la presse depuis une vingtaine d’années.

On a vu naître les radios locales, l’Internet, la presse gratuite, la multiplication des chaînes de télé. Que doit faire la presse écrite payante pour légitimer son coût si la presse écrite gratuite démontre que son modèle économique est viable ?

Les quotidiens sont condamnés à accélérer leur offre d’information sur leurs sites internet (priorité à la dernière nouvelle instantanée). Nous sommes entrés dans l’ère du multimédia où le journaliste devra faire son papier pour le journal, pour le site internet, et passer sur le plateau télé pour faire des vidéos.

Les internautes deviennent eux-mêmes producteurs d’informations. Qui va valider le réel ? Lui donner du sens ? Le hiérarchiser ?

La presse écrite a pourtant vécu, très récemment, une première révolution technologique. L’informatique a remplacé le plomb. Aujourd’hui, quelques dizaines d’écrans suffisent pour fabriquer un quotidien tiré ensuite à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. L’ordinateur arrivé sur les bureaux des journalistes a permis de gagner du temps et de repousser plus loin les butées horaires. Puis est arrivée la micro-informatique et l’interactivité. Les machines se sont mises à dialoguer entre elles. Chaque poste de travail est relié au monde. On trouve sur le web des centaines de millions de pages d’informations. Les dossiers gouvernementaux sont en ligne avant même la conférence de presse qui va les commenter. Les distances sont abolies, une nouvelle égalité s’instaure entre les journaux du centre et de la périphérie, mais l’univers de l’information est devenu diabolique. On peut informer sans jamais voir l’émetteur de l’information. L’explosion des télécommunications le permet. Mais comment se fier aux sources de l’information mondialisée ? Comment savoir qui sont les émetteurs ? (prises d’otages) Hier, les journaux étaient les détenteurs uniques de l’information. Aujourd’hui, elle est partout et elle arrive en temps réel. Comment offrir au lecteur un journal encore frais et vérifié dans ces condition ? Comment faire en sorte que mon journal en dise plus que le 20h ? Comment éviter la manipulation ? Comment, du fait de cette concurrence effrénée éviter la fuite en avant vers le tout émotif, le people ?

Ca va vite, très vite. Trop vite ?

Un défi de contenu

Les journaux sont face à un défi de contenu. Hier, ils abordaient l’actualité sous quelques angles. Politique intérieure, international, vie économique, grands faits de société. La vie politique structurait le journal et le débat public. Aujourd’hui, le lecteur est devenu plus consommateur et moins citoyen. Il demande des informations en bioéthique, en consommation, en diététique, en astrophysique, en médecine, etc. Et l’on veut que ces sujets complexes soient traités le plus simplement possible bien entendu, avec des clés de compréhension. Le journaliste sont invités à devenir plus pédagogues, mais tout cela pose un énorme défi de formation et de culture.

Informer ou communiquer

Les journaux ont toujours cherché à diminuer leur prix de fabrication par le recours à la publicité et cela est parfaitement légitime. Mais depuis Emile de Girardin, qui a ouvert les journaux à la réclame au milieu du XIXe siècle, le concubinage entre pub et rédaction s’est affiné. Aujourd’hui, l’entreprise de presse s’est installée dans le parrainage et le partenariat avec des sociétés marchandes (banques assurances, grande distribution, marques automobiles etc). Dès lors qu’un journal s’affiche « entreprise comme les autres », cela complique singulièrement le travail du journaliste au quotidien. On informe mal sur une manifestation qui est parrainée par votre journal et le supermarché du coin. Le journaliste devient, lui aussi, partenaire. D’où la colère impuissante des rédactions lorsque de telles opérations ont lieu. Informer ou communiquer, tel est le débat dans une société de grande consommation. La question est d’autant plus cruciale que les journaux sont pauvres.

Un défi face aux jeunes

Les jeunes lecteurs se font rares au point de donner des cauchemars aux patrons de presse. Cette question est devenue une affaire politique. Le ministre de la Culture a créé une commission ad hoc pour faire face au problème. En 1976, 33,5% des 15-24 ans lisaient un quotidien tous les jours. Ils ne sont plus que 17,9% en 2003. Sur la même période, les 25-34 ans sont passés de 42,3% à 17,1%. Sur 100 lecteurs quotidiens de la PQN-PQR, 61% ont 50 ans et plus.

Ces chiffres globalisent presse régionale et nationale. Il est vrai que la presse régionale est plus touchée par le phénomène, mais nos amis parisiens vivent un problème plus général et n’ont pas à se réjouir. Leurs tirages, à l’exception du Monde, du Figaro et du Parisien sont à la limite du confidentiel dès lors que l’on se classe dans la presse nationale où que l’on compare avec les quotidiens allemands ou britanniques Ou même avec Ouest-France qui équivaut à lui seul aux tirages cumulés des trois cités plus haut. Il est vrai que l’influence d’un journal ne se mesure pas seulement à son tirage, mais il y a des limites. Que serait aujourd’hui la presse parisienne si elle n’était pas relayée systématiquement par les radios…parisiennes ?

 

Qu’est-ce que la proximité ?

Les quotidiens ont donc du souci à se faire pour leur avenir. Ils y réfléchissent. Pour la presse régionale, la question des jeunes est centrale. Si elle ne reconquiert pas un lectorat jeune il y aura des lendemains qui déchantent. Il va lui falloir revoir ses pratiques, ses tics, ses maquettes, sans doute dans la douleur. Dans la presse régionale, même la notion de proximité géographique (je suis informé sur ce qui se passe dans mon lieu de vie) est partiellement remise en question. Aujourd’hui, les jeunes se regroupent par proximités thématiques : le sport, la culture, l’écologie, la musique. Il ne suffit plus de rendre compte exhaustivement de ce qui se passe au village ou dans ma ville. Et même si cela est toujours important, les sondages montrent que le lecteur d’aujourd’hui cherche autre chose que le compte rendu de vie municipale ou associative. Il veut qu’on lui parle à lui, qu’on enquête pour lui, qu’on ne soit plus seulement le porte-parole du monde associatif, culturel, syndical, religieux. Moi, moi, moi…

La politique a donné le ton de ces changements profonds. On ne se bat plus pour de grandes idées, des idéologies, mais pour les sans-papiers, les homos, les intermittents, les OGM, l’écologie, les éoliennes. On est pour ou contre, mais à la carte. Les partis politiques, généralistes par vocation ont été désertés, les jeunes votent peu, même s’ils ont fait un effort au second tour de l’élection présidentielle de 2002. L’école a fabriqué des abstentionnistes.

La presse généraliste est née de la démocratie. Il est naturel qu’elle soit affectée par la crise de la démocratie. La politique, la vie de la cité, étaient au centre de l’existence des journaux. Cette prééminence est aujourd’hui contestée. On parle consommation, économie, dividendes, bien être, vacances, école, aventure personnelle, ménopause, jambes lourdes. Le journal s’est émietté comme la politique. Celle-ci est considérée comme ennuyeuse ou invendable. Mieux vaut parler du prix des pêches. La zone d’information qui intéresse le publicitaire, c’est le rayon d’action du supermarché Leclerc.

 

Pessimiste ? Oui, assez. Je ne crois plus vraiment que le lecteur veuille être bien informé. La presse écrite cherche sans cesse des solutions en sondant le lecteur sur ses désirs. Elle aimerait que le lecteur lui dise comment doit être fait le journal de demain matin. Mais je ne suis pas certain que le lecteur le sache. C’est un peu comme si le type qui a envie de se marier demandait à un institut de sondage de lui trouver la femme qui lui convient le mieux : tant de ceci, tant de cela. Nous avons tous que ça ne marche pas ainsi.

Entre les journaux et leurs lecteurs, il existe une part d’inexprimable, d’irrationnel, d’irréductible. Aux journalistes de demain de renouer avec cette part là.

 

Les journaux ont survécu à la télévision. Ils survivront à d’autres chocs. Mais je crois sincèrement que la presse régionale va devoir faire une mutation qui risque de choquer son vieux système de valeurs. Elle était encore partiellement à l’abri de ses haies et bercée par les derniers soubresauts de la douce culture rurale. Aujourd’hui, elle se trouve face à l’uniformisation des modes de vie et à une jeunesse qui n’entend pas se laisser dire ce qu’elle doit penser. Il va falloir évoluer sans se renier et sans choquer le lectorat traditionnel. Un défi difficile à relever.

 

Jacques ROUIL

 

 

 

Comment ça fonctionne

 

Transportons-nous vite fait dans une grande rédaction dite « locale ». La journée commence par la réunion autour de l’agenda qui va permettre de répartir le travail entre les rédacteurs en fonction de leurs spécialités. Le journal du matin est également commenté, critiqué, confronté à celui de la concurrence si elle existe. On regarde avec angoisse si on n’a pas été victime d’un « ratage », ce fameux ratage, hantise des journalistes. Le ratage, c’est une information qui vous a échappé et qui se trouve chez le concurrent. Il y a les petits et les gros ratages. Rater un meurtre, c’est terrible, la nomination d’un nouveau directeur de cabinet du préfet ça l’est moins.

Dans la locale, il faut faire cohabiter des informations qui n’ont pas, et de loin, la même importance objective mais qui, pour le lecteur ont de l’importance. Un ministre de passage, une usine qui ferme et qui va nécessiter enquête et reportage, une crèche qui ouvre, l’ouverture de la saison au théâtre, une crise agricole, une manifestation d’homosexuels, une expo de peinture, une nouvelle section de judo à l’amicale laïque et puis la sacro-sainte tournée des commissariats, collecter les faits divers, les plaies et les bosses, les malheurs du quotidien. Les chiens écrasés dit-on avec mépris. Mais ce sont ces chiens là qu’aime le lecteur et ça demande beaucoup de doigté. Faut-il donner les noms ?

Il faut bien connaître les milieux dont on parle, avoir l’esprit souple et la jambe ferme parce que c’est fatiguant d’attendre derrière une porte la sortie de la réunion de tel ou tel organisme ou d’écouter la lente litanie des subventions du conseil général. Il faut avoir des nerfs parce qu’au journal, il y a des butées horaires obligatoires. Dans un quotidien, après l’heure, c’est plus l’heure. Parfois, il ne vous reste plus que quelques minutes pour rédiger votre article. Alors tant pis pour le style. Pour écrire, d’ailleurs, il vous faudra une bonne capacité de synthèse, parce que 80 lignes, ce n’est pas 60, parce que vous n’êtes pas seul dans la page, parce qu’il faut respecter la hiérarchie des informations, parce que le papier journal est cher. Le papier est cher, par conséquent, la place est chère. Il n’y a guère de place, de nos jours, en journalisme pour les diarrhées de mots, sauf peut-être au Monde. Le journaliste d’aujourd’hui est invité à écrire court parce que toutes les enquêtes de lectorat démontrent que le lecteur décroche très vite si le traitement du sujet ne répond pas à un certain nombre de critères de lisibilité et d’intérêt. Vous me direz qu’un bon article devrait pouvoir faire 300 lignes. Je suis d’accord. Mais nous sommes dans un cycle où le « court » est en vogue. La longueur des articles est une vraie question. Comment rester pertinent tout en cherchant à simplifier ? Comment traduire le complexe en quelques phrases ? Comment agir entre un lecteur qui n’accorde en moyenne que 20 mn à la lecture de son journal et un patron de presse qui a l’œil rivé sur ses indicateurs économiques ?

 

Allons faire un tour, maintenant, dans ce que nous appelons les services généraux, c’est-à-dire parmi les équipes de journalistes chargées de l’actualité nationale et internationale. Le service politique travaille sur la politique intérieure et l’étranger, le service économique et social s’intéresse à l’entreprise et aux relations sociales, les informations générales des faits de société. Il y a aussi les sports, l’infographie, la rédaction parisienne, la rédaction en chef qui s’efforce de faire fonctionner tout cela en harmonie, qui arbitre, décide du fait du jour. Dans un volume donné de pages, chacun de ces services devra fournir au lecteur matinal des informations qui n’auront pas trop vieilli dans la nuit. Un exercice de plus en plus difficile à réaliser compte-tenu de l’évolution des médias.

Maintenant, d’où viennent les informations que vous lisez dans ce que nous appelons les pages communes du journal ? Comment peut-on prétendre dominer le monde de Rennes ou même de Paris ? D’abord, il faut savoir que de grandes agences de presse internationales ont tissé leur toile sur toute la planète (AFP, Reuters, AP). Il n’existe que trois grandes agences. Elles règnent sur l’information mondialisée. Elles déversent en continu leurs informations sur les écrans informatiques des services dont je vous ai parlé plus haut. Ces informations brutes sont la matière première des journalistes. Elles lui fourniront la matière de base à la construction de ses pages. Ensuite, les journaux qui en ont les moyens peuvent activer leurs correspondants à l’étranger. Il permettent d’avoir un regard singulier sur l’événement. Les grands reporters du journal peuvent être également sollicités. La rédaction parisienne, assez étoffée dans le journal où je travaille assure dans la capitale la couverture des événements du jour. Enfin, les journalistes affectés aux services généraux ont eux-même des spécialités qui leur permettent d’analyser, d’évaluer l’information, de l’éclairer, de la mettre en perspective. Leur carnet d’adresse est leur trésor. C’est avec cet ensemble de moyens que l’on construit les pages d’un journal. Ne nous cachons pas, c’est une construction qui n’est pas neutre. Un journal a un passé, une histoire, des sujets de prédilection.

Notons néanmoins que ce descriptif vaut pour les journaux qui en ont les moyens. Dans de nombreux cas, les quotidiens se contentent de mettre en scène les synthèses des agences. Dans la presse régionale, les services généraux sont généralement réduits au strict minimum. Y domine encore un type de rédacteur « polyvalent » supposé être capable de tout comprendre. C’est un vieux débat de la presse que celui de la polyvalence et de la spécialisation.