L'EVANGILE EN LIBERTE

Interview de Jean Lavoué pour

à propos de la sortie de son livre « L’Evangile en liberté »

(en librairie le 7 mai 2013)

 

1) Qui êtes-vous ?!

 

Je m’appelle Jean Lavoué. J'ai 58 ans. Je suis marié. J'ai quatre enfants. Deux petits-enfants. Je suis directeur d'une association d'action sociale en Bretagne. Je suis également écrivain.

Je me passionne en particulier pour la question du devenir du christianisme dans un contexte libéré des représentations et des concepts qui le tenaient prisonniers. A cet égard la découverte des sagesses d'Asie – je pratique le Qi Gong – mais aussi celle d’autres approches comme la psychanalyse venant relativiser la suprématie du mental et de la raison, constituent à mes yeux une étape déterminante pour l’Occident dans sa préparation à recevoir autrement le « poème » de l'Evangile.

 

2) Quel est le thème central de ce livre ?

 

L'exode des chrétiens d'Occident par rapport aux formes traditionnelles du « croire » n'est pas une catastrophe, une calamité, contrairement à ce que certains pensent. C'est la chance du christianisme ! C'est par là qu'il se renouvelle. L'exode a partie liée avec la condition chrétienne, avec la croix. C’est aussi le passage nécessaire pour une résurrection.

 

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?

 

« L'exode n'aura pas de cesse ! »

 

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?

 

Une fugue de Bach !

 

5) Qu'aimeriez-vous partager avec les lecteurs en priorité ?

 

Le goût pour le Poème qui habite notre culture, qui en est la source. Retrouver l’eau vive : l'Evangile comme liberté et non comme culpabilité ou morale.

 

6) Pouvez-vous nous dire en une phrase quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

 

... de la cave au grenier !... le matin, le soir… le jour, la nuit… l’automne, l’hiver, le printemps, l’été… Autrement dit : essentielle !

 

Enfin pouvez-vous rédiger une courte dédicace ? .

 

Dans ces méditations glanées au fil d’une année d’écriture – 2012 – profitant des aubes calmes du week-end et de quelques matins d’été, j’ai voulu retrouver la veine pour moi joyeuse de l’Evangile. La Bonne Nouvelle du Poème ! Celle qui court toujours à travers le monde même si certains pensent qu’on ne la sent plus, qu’on ne la voit plus. Que la vie s’en est allée… Ou bien qu’elle s’est pétrifiée dans les pensées et les rituels d’un autre âge. Or elle n’a jamais été aussi vive. Mais il faut la retrouver là où elle est : partout où bat le cœur des hommes. Leur soif de présence et d’intériorité. Leur goût du silence. Leurs combats. Dans leurs recherches, leurs désespoirs, leurs drames, leurs espérances… Là où les religions, le christianisme en particulier, devaient sans doute, tôt ou tard, accepter de lâcher leur main pour leur permettre de retrouver par eux-mêmes et en eux-mêmes la vocation à laquelle ils étaient appelés : devenir, les uns pour les autres, parole, verbe de vie, compassion, tendresse, Christ... Pour les femmes et les hommes de ce temps, cet exode hors des terres de chrétienté auxquelles les générations précédentes étaient habituées crée les conditions pour qu’ils réentendent à neuf la source de l’Evangile, le Poème… Dans l’ouverture à toutes les autres quêtes spirituelles ! J’écris avec et pour ceux qui sont sortis et dont je suis, même s’ils s’expriment encore du cœur d’une tradition!

J’ai aussi écrit ce livre en hommage à Jean Sulivan dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance : il est l’un de ces petits prophètes pour temps d’incertitude dont la voix porte encore aujourd’hui. Son dernier livre, posthume, s’intitulait « l’exode »…

 

 

Joseph Ratzinger se licencie

En voilà un qui a été beaucoup critiqué, parfois à juste titre, mais que doivent maudire, aujourd'hui beaucoup d'hommes politiques. En effet, voilà un des maîtres spirituels de l'Humanité, élu à vie par ses pairs et voilà, mon dieu, qu'il lui prend l'envie de démissionner et qu'il s'envoie à lui-même une lettre de licenciement. Motif: trop vieux, trop fatigué, incapable de tenir ce poste écrasant dans une époque qui demande de prendre des décisions compliquées.

J'imagine bêtement (forcément) beaucoup de nos hommes politiques, en ce moment, qui pourraient prendre la même décision, pour l'une ou l'autre des raisons évoquées plus haut, et qui doivent maudire ce foutu pape qui donne le mauvais exemple. Joseph Ratzinger nous rappelle, à nous, Français, que le dernier de nos grands hommes à avoir donné sa démission au peuple, a été un certain de Gaulle. Et qu'après lui, tous se sont accrochés, même avec le cancer...

 

Pourquoi ce silence?

Pourquoi ce silence français et européen sur les permanentes exactions dont son victimes les chrétiens, minoritaires au Moyen Orient? Tout se déroule, au coeur même de ce qui fut la chrétienté, comme si la souffrance des disciples de Jésus ne valait pas une ligne dans les journaux. Que n'affirme-t-on pas, pourtant, sur la stigmatisation des autres religions!

Sans doute faut-il voir là, une conséquence des erreurs de l'Eglise catholique, à laquelle on ne pardonne rien. Qui paye aujourd'hui le prix de son alliance ancienne avec le pouvoir.

Mais il existe de bonnes raisons de penser que l'on fait au catholicisme un procès déséquilibré.

TOUSSAINT

Il paraît que les Français préfèrent dorévanant la crémation. Pas moi. Je suis pour le respect du corps, même lorsque le souffle s'en est allé. Inutile le cimetiére? Moche le cimetière? Allons donc. Il n'y a pas d'endroit plus reposant et mieux calibré pour la réflexion. J'ai pas envie qu'on brule les miens comme des ordures. La crémation signe la fin d'un monde.

Aïd

Faut-il rappeler que la grande fête des musulmans est le produit d'une réécriture de la bible après de nombreux siècles? On se demande pourquoi, subitement, ce n'est plus Isaac qui doit être sacrifié, mais Ismaël.

Mahomet ne doute d'ailleurs de rien pour instaurer la prééminence de sa toute nouvelle religion puisqu'il fait d'Abraham le premier musulman.

Autrement dit, Abraham était musulman bien des siècles avant la révélation islamique, le Coran a toujours existé (il est incréé) et tout homme naît musulman (religion naturelle). Seules les circonstances en font parfois des chrétiens ou des juifs etc.Nous sommes indéniablement dans une vision totalitaire et non dans une vision d'adhésion par la foi.

Même réécriture assénée concernant Jesus de Nazareth.

Arte et la religion

Dieu sait si j'aime Arte, son esthétisme, ses docs et ses infos. Mais là, il y a un problème. Que veut donc démontrer Arte avec son film imbécile (ainsi soient -ils) sur les séminaristes? En quoi ce truc reflète-t-il la vie de ces jeunes gens? On me répondra que la fiction peut tout se permettre, ce qui est vrai. Mais tout de même, pourquoi cette volonté d'humilier en permanence tout ce qui est chrétien?

C'est d'autant plus troublant que nous avons eu droit ces dernioers temps, sur la même chaîne à un superbe doc sur la civilisation islamique. Ce film reprend sans nuances la thèse selon laquelle l'islam aurait servi de matrice à la civilisation européenne. Or, nombre d'historiens sont en désaccord avec cette vision.

Toujours plus

Les bras vous en tombent tellement l'aveuglement est immense, délibéré, assumé.

Si j'ai bien compris, pour lutter contre l'islamisme, il faut plus d'islam! En vertu d'une règle d'airain: l'islam n'a rien à voir avec l'islamisme. C'est un peu comme si les pères des lois de 1905 avaient proposé de lutter ontre l'Eglise catholique en formant des prêtres qui leur conviennent. Souvenons nous d'un Ferdinand Buisson qui rêvait d'un  christianisme débarrassé des dogmes.

Donc l'islam n'a rien à voir avec l'islamisme. En vertu d'une telle règle le marxisme n'a rien à voir avec le communisme etc etc....

En crise l'islam?

Et si, en réalité, cet islam que l'on croit conquérant et vociférant était en crise?

Et si le musulman était comme l'enfant rempli de colère en découvrant son jouet cassé? C'est sans doute la première fois dans leur histoire que les masses musulmanes - au contact de l'Occident - découvrent une autre vision critique (et parfois extrêmement brutale) de leur prophète. Cela les choque, mais, comme tous les hommes sont doués de bon sens, le travail se fait à l'intérieur. Bon gré mal gré, de nombreux musulmans découvrent que la critique n'est pas toujours fausse et qu'il faut revoir le logiciel. Tout cela n'est pas facile, mais cela progresse.

Il faudra dorénavant que les musulmans qui se disent modérés abandonnent cette ridicule stratégie de "l'islamophobie" (qui est un moyen de se mettre la tête dans le sable et de donner raison aux extrémistes) pour entrer dans un vrai débat, notamment en occident.

Réveil de l'Eglise?

Depuis quelque temps on a l'impression que l'Eglise tente de se réveiller de sa léthargie en intervenant plus franchement, non pas dans le débat purement politique, mais dans ce que l'on pourrait appeler le débat de civilisation. Ainsi, le pape vient-il de noter (avec justesse) "qu'une raison abstraite, anti-historique", prétend dominer parce qu'elle se croit au-dessus de toutes les cultures. Tel est bien le cas en France.

Le pape redonne un peu de confiance à tous ceux qui croient que l'universalisme chrétien n'est pas l'ennemi des cultures particulières et que les nations ont des droits.

Le film qui dérange (encore)

Aux dernières nouvelles, les grands prélats réunis en synode à Rome ont visionné un film catastrophe que la progression de l'islam dans le monde et en Europe. Selon ce film, la France sera islamisée dans une cinquantaine d'années par le jeu de la démographie.

Bien sûr, tout cela est très excessif et caricatural, mais montre bien l'air du temps. Il semble que certains évêques, tout en rejetant de telles projections et toute idée de guerre de religions, ont insisté sur la difficulté, aujourd'hui, d'être chrétien dans les pays islamiques et de proposer le message du Christ. Y compris en Europe. Difficulté, aussi de l'accueil, des musulmans convertis dans l'Eglise.

Il semblerait donc que les angoisses identitaires de nombreux Européens sont partagées par le clergé lui-même.

50 ans d'échec

Ce qui me frappe, en lisant sur les cinquante ans de vatican II, c'est la permanence de l'Eglise catholique à voir ce qui l'empêche d'être présente dans le monde d'aujourd'hui. Certes, vatican II a apporté de grandes avancées notamment en matière de liberté de conscience (c'était la moindre des choses car les évangiles n'obligent à rien).  Mais rien n'a avancé dans ce qui rend l'Eglise invisible au monde  d'aujourd'hui, voire (encore et toujours) comme l'ennemie de la démocratie.

L'Eglise apparaît toujours comme un système ultra-hiérarchisé dans lequel dominent de grands prélats liés à la bourgeoisie, où seuls quelques uns prétendent détenir le coeur du message. Or, lorsque je lis les évangiles je ne vois rien de tout cela. C'est même tout le contraire. Que dirait le gars Jésus en voyant ces évêques et cardinaux confis, patelins, bien au chaud?

L'Eglise, au nom de son message d'égalité et de fraternité aurait pu s'expliquer sur son opposition à la Séparation. Elle n'en a jamais rien fait. Elle pourrait dire ce qui fait d'elle un élément essentiel de notre civilisation. Elle n'en dit rien. Bref, c'est à désespérer. L'Eglise catholique est comme un cadavre qui n'en finit pas de mourir, incapable de défendre le meilleur de son héritage. Je ne veux pas parler des ors, des processions et des chasubles, mais du meilleur d 'elle-même: de son attention à la personne (avant tout autre) aux pauvres, aux deshérités, de son message qui a ouvert la voie à l'égalité...

Mais je n'entends qu'un grand silence, un abandon de vieillards.

La grande peur de Barbarin (14 septembre)

Mgr Barbarin vient de déclarer que le mariage homosexuel sera suivi d'autres abandons moraux comme la polygamie et l'inceste. Sans doute pense-t-il, comme d'autres, que, sous couvert d'égalité (ou d'égalitarisme) cette affaire serait le signe d'une décadence de notre société. L'Eglise, sans doute la plus vieille institution du monde, est sans doute bien placée pour savoir dans quel état de déliquescence morale se trouvait la société romaine à l'aube du christianisme. 

Cependant, il y a dans la posture de l'Eglise, quelque chose qui n'est pas conforme au message d'amour de l'Evangile. La voie est étroite.

 

La Grande-Bretagne, "pays chrétien"

Imaginons les réactions si un Premier ministre français tenait le même discours...

 

12 janvier 2012- - "La Grande-Bretagne est un pays chrétien et personne ne doit avoir peur de le dire" a déclaré le Premier ministre anglais David Cameron lors d'un discours à Oxford à l'occasion des 400 ans de la tarduction de la Bible en anglais attribuée au roi jacques 1er d'Angleterre.

Des extraits de ce discours sont publiés dans le quatidien du saint Siège sous le titre "La Bible qui fit l'Angleterre".

Le Premier ministre ouvre son discours en expliquant ouvertement que son intervention n'est pas celle d'un "fervent chrétien en mission pour convertir le monde" mais celle d'un Premier ministre qui estime qu'il "est juste de reconnaître" l'impact qu'au eu cette traduction sur le pays et dans le monde en tier.

"La Bible a aidé à forger les valeurs qui définissent notre pays" souligne David Cameron: "Il ne faut pas avoir peur de reconnaitre ces valeurs".

"Le royaume Uni possède une grande histoire chrétienne qui forme les fondements de notre gouvernement, la valeur de l'individu et l'importance de chaque être humain et de leur dignité devant Dieu. Nous n'aurions pas la société que nous avons sans ces valeurs.

Aux yeux de Cameron "la Bible "est un livre important" pour comprendre le passé "et construire l'avenir collectif" du pays.

"Il y a trois bonnes raisons pour ne pas avoir peur de reconnaître son importance.. la première est d'ordre culturel,  (art, langage, musique) la deuxième raison est que cet impact on le retrouve aussi dans la politique; "des droits de l'homme et de l'égalité à notre monarchie constitutionnelle et démocratie parlementaire, du rôle de l'Eglise dans les premières formes d'assistance sociale aux nombreux projets d'action sociale d'inspiration chrétienne."

La troisième raison est que la Grande-Bretagne est "un pays chrétien" que la bible lui adonné "une série de valeurs et une morale qui sont à la based e ce qu'elle est aujourd'hui."

Pour Cameron "la neutralité morale ne peut être une option "car on ne peut combattre quelque chose avec rien", car "si nous ne croyons pas en quelque chose, nous ne pourrons résister à rien."

 

Le lamennais de Jean Lavoué

Jean Lavoué a de la constance. L’auteur breton (essayiste, poète) s’applique à creuser son sillon dans les « marges ». Ses affinités littéraires ou spirituelles sont à chercher du côté des hommes (ou des femmes) « en rupture » ou tentés par « l’exode ». Parmi eux, Georges Perros, l’oiseau rare de Douarnenez et, surtout, Jean Sulivan, le prêtre rebelle des « Matinales ». Deux écrivains à qui Jean Lavoué a consacré des ouvrages remplis d’une écriture vibrante (1).

Comment s’étonner qu’il s’attache, aujourd’hui, à évoquer, dans un nouveau livre, la figure de Félicité de Lamennais (1782-1854). « Féli », comme on l’appelle, ce fils d’armateur malouin devenu prêtre, est une autre grande figure de l’exode et de la rébellion. Il fut conduit dans les marges par le pape Grégoire XVI qui condamna vigoureusement les idées développées dans son journal « L’avenir ».

Lamennais, explique Jean Lavoué, avait « acquis la conviction que l’Eglise, dans son projet de régénérer la société, devait faire de la liberté son principal atout ». Intolérable, pour le pape, car la liberté, selon Féli, devait se décliner sur tous les modes – y compris la liberté de conscience et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Retiré à la Chênaie près de Dinan, il publie alors « Paroles d’un croyant », des « psaumes d’imprécation dénonçant l’alliance de Rome avec les puissants de ce monde pour écraser et humilier les pauvres et les peuples ». Sa rupture avec l’Eglise est consommée.

Jean Lavoué n’entend pas faire une biographie de Lamennais (même s’il ne néglige pas d’intégrer le prêtre breton dans le destin de sa famille et notamment de son frère Jean-Marie, fondateur de la congrégation des Frères de l’Instruction chrétienne, dits « de Ploërmel). Non, il tente plutôt, ici, une interprétation du « destin singulier et fougueux de Féli ». En posant tout simplement la question : « Lamennais ne préfigure-t-il pas déjà, au coeur du XIXe siècle, un christianisme dégagé de la structure de chrétienté ? » L’exilé de la Chênaie n’a-t-il pas perçu, insiste Jean Lavoué, « la nécessité de transmettre à des hommes toujours plus émancipés de toute référence aux institutions religieuses, la sève même de la parole du Christ ? »

L’auteur est tenté de repondre « oui », même s’il admet que (dans le contexte de l’époque), Lamennais rêvait au fond d’une Eglise forte « qui aurait absorbé les principes nouveaux du libéralisme et de la démocratie naissante ». Mais la question demeure: le christianisme porterait-il, en son sein même, les germes de sa propre émancipation ? En quelque sorte, « une religion de sortie de la religion », comme l’a exprimé le sociologue Marcel Gauchet ? Lamennais, avant d’autres, l’a sans doute pressenti. Il fut, selon Jean Lavoué, l’un des grands « déchiffreurs » du christianisme. Plus tard viendront, sur ce thème, Dietrich Bonhoeffer, Marcel Légaut et, bien sûr, Jean Sulivan.

 

-(1) Perros, Bretagne fraternelle (éditions L’Ancolie, 2004), Jean Sulivan, je vous écris (Desclée de Brouwer, 2000), Jean Sulivan, la voie nue de l’intériorité (éditions Golias, 2011)

Jean Lavoué retient aussi du message de Féli – prophétique également – son « humanisme évangélique ». Un sillon a été creusé par le prêtre breton dans lequel des générations de chrétiens vont s’engouffrer, autour d’un engagement social de l’Eglise pour la justice et le développement des peuples.

Mieux, ajoute Jean Lavoué, « dans une chrétienté qui se dénude peu à peu de ses certitudes et de sa puissance, nous sommes en mesure aujourd’hui de l’entendre comme jamais ». Il rejoint là les convictions d’un Mgr Rouet sur « La chance d’un christianisme fragile » (Bayard) ou celles de Maurice Bellet exprimées dans « La quatrième hypothèse » (Desclée de Brouwer) autour de la radicalité de l’Evangile.

Cet humanisme évangélique, insiste Jean Lavoué, « avance dans les brèches ». Ce furent, rappelle-t-il, les grandes intuitions de Jean Sulivan ou de Michel de Certeau. En son temps, Lamennais avait déjà ouvert la voie.

 

Pierre TANGUY.

 

La prophétie de Féli, « l’évangile social de Lamennais », par Jean Lavoué, éditions Golias, 2011, 203 pages, 15 euros.

 

Le discours de Benoît XVI devant le Bundestag

Une intervention historique le 22 septembre à Berlin.

Devant les parlementaires allemands, le pape a développé sa conception de l'action politique.

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Président du Bundestag,

Madame la Chancelière fédérale,

Monsieur le Président du Bundesrat,

Mesdames et messieurs les Députés,

 

C'est pour moi un honneur et une joie de parler devant cette Chambre haute - devant le Parlement de ma patrie allemande, qui se réunit ici comme représentation du peuple, élue démocratiquement, pour travailler pour le bien de la République fédérale d'Allemagne.

Je voudrais remercier Monsieur le Président du Bundestag pour son invitation à tenir ce discours, ainsi que pour les aimables paroles de bienvenue et d'appréciation avec lesquelles il m'a accueilli. En cette heure, je m'adresse à vous, Mesdames et Messieurs - certainement aussi comme compatriote qui se sait lié pour toute la vie à ses origines et suit avec intérêt le devenir de la Patrie allemande.

 

Mais l'invitation à tenir ce discours m'est adressée en tant que Pape, en tant qu'Évêque de Rome, qui porte la responsabilité suprême pour la chrétienté catholique. En cela, vous reconnaissez le rôle qui incombe au Saint Siège en tant que partenaire au sein de la communauté des Peuples et des États. Sur la base de ma responsabilité internationale, je voudrais vous proposer quelques considérations sur les fondements de l'État de droit libéral.

 

Vous me permettrez de commencer mes réflexions sur les fondements du droit par un petit récit tiré de la Sainte Écriture. Dans le Premier Livre des Rois on raconte qu'au jeune roi Salomon, à l'occasion de son intronisation, Dieu accorda d'avancer une requête. Que demandera le jeune souverain en ce moment important ? Succès, richesse, une longue vie, l'élimination de ses ennemis ? Il ne demanda rien de tout cela.

Par contre il demanda : « Donne à ton serviteur un cœur docile pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal » (1 R 3, 9). Par ce récit, la Bible veut nous indiquer ce qui en définitive doit être important pour un politicien. Son critère ultime et la motivation pour son travail comme politicien ne doit pas être le succès et encore moins le profit matériel. La politique doit être un engagement pour la justice et créer ainsi les conditions de fond pour la paix.

 

Naturellement un politicien cherchera le succès qui en soi lui ouvre la possibilité de l'action politique effective ! Mais le succès est subordonné au critère de la justice, à la volonté de mettre en œuvre le droit et à l'intelligence du droit. Le succès peut aussi être une séduction, et ainsi il peut ouvrir la route à la contrefaçon du droit, à la destruction de la justice. « Enlève le droit - et alors qu'est ce qui distingue l'État d'une grosse bande de brigands ? » a dit un jour saint Augustin1.

 

Nous Allemands, nous savons par notre expérience que ces paroles ne sont pas un phantasme vide. Nous avons fait l'expérience de séparer le pouvoir du droit, de mettre le pouvoir contre le droit, de fouler aux pieds le droit, de sorte que l'État était devenu une bande de brigands très bien organisée, qui pouvait menacer le monde entier et le pousser au bord du précipice. Servir le droit et combattre la domination de l'injustice est et demeure la tâche fondamentale du politicien.

Dans un moment historique où l'homme a acquis un pouvoir jusqu'ici inimaginable, cette tâche devient particulièrement urgente. L'homme est en mesure de détruire le monde. Il peut se manipuler lui-même. Il peut, pour ainsi dire, créer des êtres humains et exclure d'autres êtres humains du fait d'être des hommes.

Comment reconnaissons-nous ce qui est juste ? Comment pouvons-nous distinguer entre le bien et le mal, entre le vrai droit et le droit seulement apparent ? La demande de Salomon reste la question décisive devant laquelle l'homme politique et la politique se trouvent aussi aujourd'hui.

 

Pour une grande partie des matières à réguler juridiquement, le critère de la majorité peut être suffisant. Mais il est évident que dans les questions fondamentales du droit, où est en jeu la dignité de l'homme et de l'humanité, le principe majoritaire ne suffit pas : dans le processus de formation du droit, chaque personne qui a une responsabilité doit chercher elle-même les critères de sa propre orientation.

 

Au troisième siècle, le grand théologien Origène a justifié ainsi la résistance des chrétiens à certains règlements juridiques en vigueur : « Si quelqu'un se trouvait chez les Scythes qui ont des lois irréligieuses, et qu'il fut contraint de vivre parmi eux... celui-ci certainement agirait de façon très raisonnable si, au nom de la loi de la vérité qui chez les Scythes est justement illégalité, il formerait aussi avec les autres qui ont la même opinion, des associations contre le règlement en vigueur... »2.

 

Sur la base de cette conviction, les combattants de la résistance ont agi contre le régime nazi et contre d'autres régimes totalitaires, rendant ainsi un service au droit et à l'humanité tout entière. Pour ces personnes il était évident de façon incontestable que le droit en vigueur était, en réalité, une injustice.

Mais dans les décisions d'un politicien démocrate, la question de savoir ce qui correspond maintenant à la loi de la vérité, ce qui est vraiment juste et peut devenir loi, n'est pas aussi évidente. Ce qui, en référence aux questions anthropologiques fondamentales, est la chose juste et peut devenir droit en vigueur, n'est pas du tout évident en soi aujourd'hui.

À la question de savoir comment on peut reconnaître ce qui est vraiment juste et servir ainsi la justice dans la législation, il n'a jamais été facile de trouver la réponse et aujourd'hui, dans l'abondance de nos connaissances et de nos capacités, cette question est devenue encore plus difficile.

 

Comment reconnaît-on ce qui est juste ? Dans l'histoire, les règlements juridiques ont presque toujours été motivés de façon religieuse : sur la base d'une référence à la divinité on décide ce qui parmi les hommes est juste. Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n'a jamais imposé à l'État et à la société un droit révélé, un règlement juridique découlant d'une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit - il a renvoyé à l'harmonie entre raison objective et subjective, une harmonie qui toutefois suppose le fait d'être toutes deux les sphères fondées dans la Raison créatrice de Dieu.

Avec cela les théologiens chrétiens se sont associés à un mouvement philosophique et juridique qui s'était formé depuis le IIème siècle av. JC. Dans la première moitié du deuxième siècle préchrétien, il y eut une rencontre entre le droit naturel social développé par les philosophes stoïciens et des maîtres influents du droit romain3. Dans ce contact est née la culture juridique occidentale, qui a été et est encore d'une importance déterminante pour la culture juridique de l'humanité.

De ce lien préchrétien entre droit et philosophie part le chemin qui conduit, à travers le Moyen-âge chrétien, au développement juridique des Lumières jusqu'à la Déclaration des Droits de l'homme et jusqu'à notre Loi Fondamentale allemande, par laquelle notre peuple, en 1949, a reconnu « les droits inviolables et inaliénables de l'homme comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde ».

 

Pour le développement du droit et pour le développement de l'humanité il a été décisif que les théologiens chrétiens aient pris position contre le droit religieux demandé par la foi dans les divinités, et se soient mis du côté de la philosophie, reconnaissant la raison et la nature dans leur corrélation comme source juridique valable pour tous.

 

Saint Paul avait déjà fait ce choix quand, dans sa Lettre aux Romains, il affirmait : «Quand des païens privés de la Loi [la Torah d'Israël] accomplissent naturellement les prescriptions de la Loi, ... ils se tiennent à eux-mêmes lieu de Loi ; ils montrent la réalité de cette loi inscrite en leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience... » (2, 14s.). Ici apparaissent les deux concepts fondamentaux de nature et de conscience, où « conscience » n'est autre que le « cœur docile » de Salomon, la raison ouverte au langage de l'être. Si avec cela jusqu'à l'époque des Lumières, de la Déclaration des Droits de l'Homme après la seconde guerre mondiale et jusqu'à la formation de notre Loi Fondamentale, la question des fondements de la législation semblait claire, un dramatique changement de la situation est arrivé au cours du dernier demi siècle.

 

L'idée du droit naturel est considérée aujourd'hui comme une doctrine catholique plutôt singulière, sur laquelle il ne vaudrait pas la peine de discuter en dehors du milieu catholique, de sorte qu'on a presque honte d'en mentionner même seulement le terme. Je voudrais brièvement indiquer comment il se fait que cette situation se soit créée. Avant tout, la thèse selon laquelle entre l'être et le devoir être il y aurait un abîme insurmontable, est fondamentale. Du fait d'être ne pourrait pas découler un devoir, parce qu'il s'agirait de deux domaines abs

lument différents. La base de cette opinion est la conception positiviste, aujourd'hui presque généralement adoptée, de nature et de raison. Si on considère la nature - avec les paroles de Hans Kelsen - comme « un agrégat de données objectives, jointes les unes aux autres comme causes et effets », alors aucune indication qui soit en quelque manière de caractère éthique ne peut réellement en découler4. Une conception positiviste de la nature, qui entend la nature de façon purement fonctionnelle, comme les sciences naturelles l'expliquent, ne peut créer aucun pont vers l'ethos et le droit, mais susciter de nouveau seulement des réponses fonctionnelles.

 

La même chose, cependant, vaut aussi pour la raison dans une vision positiviste, qui chez beaucoup est considérée comme l'unique vision scientifique. Dans cette vision, ce qui n'est pas vérifiable ou falsifiable ne rentre pas dans le domaine de la raison au sens strict. C'est pourquoi l'ethos et la religion doivent être assignés au domaine du subjectif et tombent hors du domaine de la raison au sens strict du mot. Là où la domination exclusive de la raison positiviste est en vigueur - et cela est en grande partie le cas dans notre conscience publique - les sources classiques de connaissance de l'ethos et du droit sont mises hors jeu. C'est une situation dramatique qui nous intéresse tous et sur laquelle une discussion publique est nécessaire ; une intention essentielle de ce discours est d'y inviter d'urgence.

 

Le concept positiviste de nature et de raison, la vision positiviste du monde est dans son ensemble une partie importante de la connaissance humaine et de la capacité humaine, à laquelle nous ne devons absolument pas renoncer.

Mais elle-même dans son ensemble n'est pas une culture qui corresponde et soit suffisante au fait d'être homme dans toute son ampleur. Là ou la raison positiviste s'estime comme la seule culture suffisante, reléguant toutes les autres réalités culturelles à l'état de sous-culture, elle réduit l'homme, ou même, menace son humanité. Je le dis justement en vue de l'Europe, dans laquelle de vastes milieux cherchent à reconnaître seulement le positivisme comme culture commune et comme fondement commun pour la formation du droit, alors que toutes les autres convictions et les autres valeurs de notre culture sont réduites à l'état d'une sous-culture.

Avec cela l'Europe se place, face aux autres cultures du monde, dans une condition de manque de culture et en même temps des courants extrémistes et radicaux sont suscités. La raison positiviste, qui se présente de façon exclusiviste et n'est pas en mesure de percevoir quelque chose au-delà de ce qui est fonctionnel, ressemble à des édifices de béton armé sans fenêtres, où nous nous donnons le climat et la lumière tout seuls et nous ne voulons plus recevoir ces deux choses du vaste monde de Dieu.

Toutefois nous ne pouvons pas nous imaginer que dans ce monde auto-construit nous puisons en secret également aux « ressources » de Dieu, que nous transformons en ce que nous produisons. Il faut ouvrir à nouveau tout grand les fenêtres, nous devons voir de nouveau l'étendue du monde, le ciel et la terre et apprendre à utiliser tout cela de façon juste.

 

Mais comment cela se réalise-t-il ? Comment trouvons-nous l'entrée dans l'étendue, dans l'ensemble ? Comment la raison peut-elle retrouver sa grandeur sans glisser dans l'irrationnel ? Comment la nature peut-elle apparaître de nouveau dans sa vraie profondeur, dans ses exigences et avec ses indications ? Je rappelle un processus de la récente histoire politique, espérant ne pas être trop mal compris ni susciter trop de polémiques unilatérales.

 

Je dirais que l'apparition du mouvement écologique dans la politique allemande à partir des années soixante-dix, bien que n'ayant peut-être pas ouvert tout grand les fenêtres, a toutefois été et demeure un cri qui aspire à l'air frais, un cri qui ne peut pas être ignoré ni être mis de côté, parce qu'on y entrevoit trop d'irrationalité. Des personnes jeunes s'étaient rendu compte qu'il y a que chose ne va pas dans nos relations à la nature ; que la matière n'est pas seulement un matériel pour notre faire, mais que la terre elle-même porte en elle sa propre dignité et que nous devons suivre ses indications. Il est clair que je ne fais pas ici de la propagande pour un parti politique déterminé - rien ne m'est plus étranger que cela. Quand, dans notre relation avec la réalité, il y a quelque chose qui ne va pas, alors nous devons tous réfléchir sérieusement sur l'ensemble et nous sommes tous renvoyés à la question des fondements de notre culture elle-même.

 

Qu'il me soit permis de m'arrêter encore un moment sur ce point.

L'importance de l'écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. Je voudrais cependant aborder encore avec force un point qui aujourd'hui comme hier est largement négligé : il existe aussi une écologie de l'homme. L'homme aussi possède une nature qu'il doit respecter et qu'il ne peut manipuler à volonté. L'homme n'est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L'homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature, et sa volonté est juste quand il écoute la nature, la respecte et quand il s'accepte lui-même pour ce qu'il est, et qu'il accepte qu'il ne s'est pas créé de soi. C'est justement ainsi et seulement ainsi que se réalise la véritable liberté humaine.

 

Revenons aux concepts fondamentaux de nature et de raison d'où nous étions partis. Le grand théoricien du positivisme juridique, Kelsen, à l'âge de 84 ans - en 1965 - abandonna le dualisme d'être et de devoir être. Il avait dit que les normes peuvent découler seulement de la volonté. En conséquence, la nature pourrait renfermer en elle des normes seulement si une volonté avait mis en elle ces normes. D'autre part, cela présupposerait un Dieu créateur, dont la volonté s'est introduite dans la nature. « Discuter sur la vérité de cette foi est une chose absolument vaine », note-t-il à ce sujet5. L'est-ce vraiment ? - voudrais-je demander. Est-ce vraiment privé de sens de réfléchir pour savoir si la raison objective qui se manifeste dans la nature ne suppose pas une Raison créatrice, un Creator Spiritus ?

 

À ce point le patrimoine culturel de l'Europe devrait nous venir en aide. Sur la base de la conviction de l'existence d'un Dieu créateur se sont développées l'idée des droits de l'homme, l'idée d'égalité de tous les hommes devant la loi, la connaissance de l'inviolabilité de la dignité humaine en chaque personne et la conscience de la responsabilité des hommes pour leur agir. Ces connaissances de la raison constituent notre mémoire culturelle. L'ignorer ou la considérer comme simple passé serait une amputation de notre culture dans son ensemble et la priverait de son intégralité.

 

La culture de l'Europe est née de la rencontre entre Jérusalem, Athènes et Rome - de la rencontre entre la foi au Dieu d'Israël, la raison philosophique des Grecs et la pensée juridique de Rome. Cette triple rencontre forme l'identité profonde de l'Europe. Dans la conscience de la responsabilité de l'homme devant Dieu et dans la reconnaissance de la dignité inviolable de l'homme, de tout homme, cette rencontre a fixé des critères du droit, et les défendre est notre tâche en ce moment historique.

 

Au jeune roi Salomon, au moment de son accession au pouvoir, une requête a été accordée. Qu'en serait-il si à nous, législateurs d'aujourd'hui, était concédé d'avancer une requête ? Que demanderions-nous ? Je pense qu'aujourd'hui aussi, en dernière analyse, nous ne pourrions pas désirer autre chose qu'un cœur docile - la capacité de distinguer le bien du mal et d'établir ainsi le vrai droit, de servir la justice et la paix. Merci pour votre attention.

_______________________

1 De civitate Dei IV, 4, 1.

2 Contra Celsum GCS Orig. 428 (Koetschau) ; cfr A. Fürst, Monotheismuis und Monarchie. Zum Zusammenhang von Heil und Herrschaft in der Antike. In : Theol. Phil. 81 (2006) 321-338 ; citation p. 336 ; cfr également J. Ratzinger, Die Einheit der Nationen. Eine Vision der Kirchenväter (Sazburg-München 1971) 60.

3 Cf. W. Waldstein, Ins Herz geschrieben. Das Naturrecht als Fundament einer menschlichen Gesellschaft (Augsburg 2010) 11ss; 31-61.

4 Waldstein, op. cit. 15-21.

5 Cfr. W. Waldstein, op. cit. 19.